Texte par Anne Faucheret

Antoine Miserey/ (No) Reddition/ Par Anne Faucheret, Avril 2011



Pour l’exposition “Reddition” à La maison rouge “Fondation Antoine de Galbert”
Arnaud Aimé / Arnaud Bergeret / Antoine Miserey
27 avril au 15 mai 2011
vernissage le jeudi 28 avril de 18 à 21h.



Antoine Miserey envisage le rapport entre le dedans et le dehors à travers l’interface de la caméra et par extension de l’œil (celui de l’artiste et celui du récepteur), sous l’angle du rapport entre soi, le monde extérieur et l’image de soi qu’on y projette. Ses vidéos fonctionnent selon un système complexe de repères, de mémoires, de conjectures, de récits à voix multiples et de répétitions, issues de la collection, de la dissection et de l’agencement de légendes urbaines, de clichés culturels, de narrations intimes et d’expériences personnelles. Elles créent un espace mental où les images bougent et se superposent, s’effacent, réapparaissent, constamment. On y visionne des endroits réels (massivement Paris), fantasmés (intimes, psychanalytiques), tout comme des clichés imagiers et philosophiques, brouillés.
Dans les portes de la nuit (2011), on suit la marche tantôt décidée, tantôt flâneuse d’un homme à travers le paysage urbain parisien, du centre historique au périphérique – où il traverse, enjambe, transgresse lui aussi les passages obligés imposés par l’ameublement urbain. Dans Dame de nage, le rythme est plus rapide et s’accélère : feuilles emportées par le vent, jambes d’un joggeur, moyens de locomotion en mouvement. Fragile (2011) déroule une skyline nocturne, les objets de décoration d’un intérieur. Puis les flammes d’une cheminée précèdent des gros plans de parties du visage du personnage dont on avait jusque-là qu’entendu le nom. La caméra semble ensuite suivre les mouvements psychologiques du personnage. Elle grossit les détails de manière presque obscène lorsque le personnage pétrit maladivement et obsessionnellement son ventre de ses mains nerveuses. Et généralement, elle fuit. Dans les vidéos de Miserey l’œil court après les images qui défilent à un rythme souvent effréné, et perd sans cesse ce qu’il a un instant capté. La fuite perpétuelle hors des paysages, hors des objets, hors des personnages, hors des histoires, permet ad absentia de revenir sur eux. Les proses narratives accompagnant les images (il y a toujours une voix off qui cite, raconte, philosophe ou poétise), scandées d’une voix blanche, brisées, non linéaires et génériques malgré tout accentuent encore cette fuite, rendant tout dénouement secondaire : l’achèvement de l’histoire est relégué à un plan périphérique. Ce qui reste, c’est la voix et les images qui défilent – les deux créent un clip familier, qui nous fait voyager à la lisière de notre propre culture, et le regard qu’on y pose est ethnologiquement étrange. Le montage acéré d’images, parfois hétéroclites, parfois liées formellement ou sémantiquement, ainsi que le jeu entre le texte prononcé et l’image correspondante, imposent un rythme et une acuité de la réception, qui doit naviguer entre remémoration, association, remémoration et transgression. Comme le personnage de Fragile ou l’artiste lui-même dans Mon homme sweet home (2003), confronté à l’écart entre désœuvrement/dilettantisme solitaire ou activité sociale, le récepteur doit faire des choix de ce qu’il retient lors de la réception. Ce qui reste aussi parfois, c’est la souffrance, fétichisée ou non. Dans Stone, apparaît par intermittences l’image d’un dos qu’un personnage aux gants de latex lacère très médicalement. La caméra est envisagée dans sa dialectique spéculaire, comme espace du dedans et du dehors, dans son ouverture, son exigence, son impérialisme, sa dépendance, sa fermeture, sa solitude. Miserey extériorise aussi l’intimité que les images entretiennent avec le réel. Il en exhibe le soliloque, l’élément en quelque sorte soustrait à la vue, symbolisé entre autres par l’histoire de cette jeune femme qui perd le sens de la vue. Le regard de Miserey investit librement et sans contrainte tout l’espace disponible et jouit de sa liberté digressive et associative.