Texte Par Emilie Bouvard

Antoine Miserey/ A bout de souffle/ Par Emilie Bouvard, mars 2011
Le Portrait d’Antoine Miserey est en ligne…
http://http://www.portraits-lagalerie.fr/portraits/antoine-miserey

Suave mari magno… ?



Ça file. Les nuages, gris, effilochés, sur les ardoises des toits parisiens, plus ronds, un peu menaçants, au dessus des plages – normandes -, filent les jambes fichées dans les rollers sur le bitume parisien, sur les trottoirs, entre les plots, filent les trains, les routes, les fils électriques se détachant sur le ciel gris, des noms qui en grappe apparaissent sur l’écran, le traversent, disparaissent, des ombres, des faisceaux lumineux, et même les images les unes après les autres, vite, plan après plan, un trait de dessin esquissé sur l’image, parfois. Les vidéos d’Antoine Miserey, jeune artiste d’une trentaine d’années formé au Beaux-Arts de Perpignan, puis de Paris, après avoir tâté de l’ébénisterie, frappent par leur rythme, et leur fluidité. L’atmosphère aérienne et liquide semble pénétrer chaque pièce, vidéo après vidéo, une atmosphère très définie pourtant, gris-ardoise, douce, la couleur des murs, des toits et du ciel parisien, mais aussi celle de la mer et du sable quand quelque pluie ou crachin menace. Il n’y a pas de soleil chez Antoine Miserey, la lumière est soit celle d’un jour assourdi, soit celle, un peu éblouissante, électrique, d’un phare de voiture, de bateau, de phare justement, on ne sait pas trop. C’est à la fois – pour prolonger cette critique d’imagination matérielle – un univers très mouvant, en mouvement, mais d’une très belle cohérence, un « milieu naturel » qui évolue globalement à un rythme doux, contrastant avec le rythme parfois trépidant des vidéos elles-mêmes.



Ce paysage mental façonné par les vidéos est l’enveloppe d’un ensemble de récits. Chaque vidéo est construite sur une trame narrative heurtée mais qui ne nous perd pas, avec en quelque sorte un espace-temps (intérieurs, paysages urbains, naturels, lieux de travail) dans lequel évoluent des personnages ; ces derniers parlent, ou bien souvent une ou des voix off nous racontent une histoire, ou récitent des fragments de mots ou de phrases appartenant plutôt au champ d’une poésie douce, d’inégale justesse, mais jamais mièvre. D’une vidéo à l’autre, on peut retrouver les mêmes images de cet univers mouvant, images de plages, d’horizons urbains, mais rarement les mêmes visages. On est amené en tant que spectateur à associer le plaisir de la fiction, de la découverte et assimilation d’un récit étrange, faits de trous et de heurts (qui fonctionne par contiguïté, succession et métonymie – axe horizontal, pour citer Genette), et celui de la métaphore puisqu’il est clair tout aussi bien que tout ceci renvoie à une forme d’ailleurs (axe vertical). On construit le « que se passe-t-il ? », tout en prenant conscience, au sein de chaque vidéo, mais aussi d’une vidéo à l’autre, des correspondances, et des ensembles. C’est ainsi l’histoire d’une femme qui devient aveugle (Angel Dust, 2007), d’une mère, d’une dame, qui veut mourir de voir son fils sortir (Hormis demain, 2010), partir pour la première fois, d’un jeune homme qui se durcit au travail (Fragile, 2008), d’une jeune femme qui souffre au point de vouloir faire corps avec un mur de souffrance (celui des Fédérés, Baisse d’existence, 2009), d’un homme qui disparaît (L’Alibi culturel, 2005), d’une mère qui raconte sa vie sentimentale à son fils (A propos d’un petit détail, 2003), d’une jeune fille malade (mais guérie, Stone, 2003), d’un homme-Christ à la croisée des chemins (Les Portes de la nuit, 2011) et nulle part. Le récit se transforme ainsi bien souvent en portrait, et on regarde ces gens comme on regarde les portraits anciens d’inconnus sur les murs d’un château. C’est que tout coule dans cet univers et il est assez net que ces personnes filmées avec une telle tension, un tel désir de leur présence, de près, souvent au point de voir le grain de leur peau, l’étincelle dans leur œil, ne vont pas tarder à être emportées par le flot général, celui des trains, des nuages, et des vagues, qui viennent alterner avec leurs visages.



C’est cette première chose qui me plaît dans les vidéos d’Antoine Miserey : la présence d’une forme de mélancolie, ou de nostalgie, mais doublée d’un rythme parfois endiablé, et tenus ensemble. C’est rare. Les couleurs gris-bleu, un certain goût pour les vieilles pierres, le Calvaire de la rue de l’Evangile dans le 18ème, le mur des Fédérés, ou pour les ruines (industrielles, dans Fata Morgana par exemple), les quais et les toits sur lesquels se perchent des personnages tels des petits Moines au bord de la mer trentenaires des années 2010 (l’artiste lui-même le plus souvent) signalent une légère forme de romantisme moderne. Des motifs plastiques récurrents font signe si on les remarque vers le symbolisme : la lune, ronde, pleine, au centre du ciel et de l’image, nous regarde souvent dans les vidéos d’Antoine Miserey, parmi d’autres yeux (2) – vague souvenir de Redon. Enfin, le fait d’associer, dans Les Portes de la Nuit, ce calvaire surmonté d’un Christ en croix en bronze à un personnage errant autour du carrefour et ressemblant comme deux gouttes d’eau au Christ, c’est-à-dire la plongée d’un symbole ancien dans le monde moderne, est en soi un procédé symboliste, voire fin-de-siècle. Dans cette vidéo, la caméra s’attarde sur les courbes du corps du Christ supplicié, sur les reflets sensuels du bronze, sur les défauts de la fonte qui évoquent une chair pourrissante : morbidité et érotisme constituent également l’atmosphère d’un Laforgue (dans les Moralités légendaires par exemple) – mais l’univers d’Antoine Miserey n’est pas grinçant.



L’atmosphère est donc nostalgique, parfois sombre, on l’a dit ; elle est aussi survoltante par moments (voir le début de Fata Morgana). On serait très surpris de voir Friedrich, Lamartine ou le oisif Laforgue chausser leurs rollers et filer à toute berzingue dans Paris. La musique très rythmée qui accompagne souvent les vidéos, souvent composée exprès, le montage qui aime faire se succéder des vues rapides, un certain effet kaléidoscopique, scrapbook de souvenirs à la manière d’un album photos en noir et blanc le plus souvent, que l’on feuilletterait à toute vitesse, et qui en cinéma indiquent le souvenir, la mémoire et le passé selon le modèle posé par La Jetée de Marker (Dame de nage, 2010), les violents contrastes lumineux donnent un peps et une vitalité bouillonnante à cet univers gris, fluide et enveloppant. Et parfois tout s’arrête : sur le faîte d’un toit, devant l’horizon, un personnage, l’artiste, allongé sur un quai : Suave mari magno…(1) ? mais s’endormir au ras de l’eau, cesser de marcher sur un toit, n’est-ce pas risquer de ne pas de réveiller, de tomber, de chuter, de couler, de glisser ?



Portrait de l’artiste en jeune homme



Allégeons-nous un peu. Ces portraits mélancoliques en dédale sont aussi en toile de fonds quelque chose comme un récit de vie qui peut prendre des colorations tendres voire touchantes, vaguement amusées : celui d’un jeune homme, de cette dizaine d’années de la vie d’un jeune homme qui l’emmène de la vingtaine à la trentaine. L’artiste ? La question de l’autofiction ne se pose pas tellement, pas plus que celle de l’autobiographie à vrai dire, on ne va pas jouer aux devinettes, et surtout Antoine Miserey a l’habileté de ne pas toujours se montrer et ne cherche visiblement pas à nous faire croire à quoi que ce soit. Pas de « ceci est ma vie » – l’ensemble est de plus par trop fragmentaire. Il y a donc des jeunes hommes, de moins en moins jeunes d’ailleurs, et leur entourage. On passera avec pudeur sur les bacchanales joyeuses et priapiques datant des Beaux-Arts (Bob le Jedi, 2002), on évoquera seulement une vidéo carrément comique, C’est bon, 2002, du jeune homme exploité par un fast-food (de Perpignan semblerait-t-il d’après un entretien exclusif accordé par l’artiste), cette autre où il émerge tout chiffonné de son lit pour traîner un pote ivre mort sous la douche, Déjà Vu, 2002, celle, Stone, où il se fait un sang d’encre de voir peler la peau de sa copine malade (au point de se faire faire des traits de règle au cutter dans le dos et d’abîmer sa propre peau, ce qui est moins drôle), puis vient cette autre, Mon homme sweet home, 2003, où le jeune homme fait des bonds dans l’herbe tellement il ne veut pas aller travailler et « culpabilise », celle, Tête à claque, 2002, où il s’enrage contre les diktats maternels (« Maman me dit de passer mon permis de conduire »), et puis celle-ci, L’Alibi culturel, où le jeune homme, sur un quai de la Seine déclare qu’il va mettre les voiles (sur une péniche ?) ; bref, ce jeune homme n’est pas sans humour et jusque là tout finit bien, malgré quelques scarifications qui ne referont pas apparition et qui peut-être marquent l’adoubement du jeune artiste – elles auraient pu aussi nous mettre la puce à l’oreille.



Cette veine comique disparaît en effet quasiment ces cinq dernières années. C’est à ce moment, parallèlement, que le rythme des vidéos s’accélère et que le propos gagne en épaisseur. Une très belle vidéo occupe à cet égard une position charnière : Fragile, 2008. Fragile est comme un roman anglais – le très beau texte nerveux en anglais, « fit to the point » d’Anthony Mundy, le traducteur, est essentiel au fonctionnement de la vidéo. On nous raconte l’histoire de « Max » – maximum – qui ressemble beaucoup physiquement à l’artiste. L’univers est celui d’un vieil appartement : tapisseries à fleurs vieux rose qui se défait, cuisine à peine aménagée, douche sommaire. La ville apparaît aussi, mais Miserey filme de même des zones sans âge. L’histoire de Max est universelle, elle n’est pas situable ; le recours à l’anglais accroît cet effet de distance et de généralisation. Comme beaucoup de vidéos d’Antoine Miserey, on est ici dans le registre de la fable ou du conte (contes moraux, moralités légendaires, histoires tragiques ? « Fables » au sens où l’entend Godard, surtout, on le verra), plus spécifiquement ici de la nouvelle anglaise. On comprend que Max, qui apparaît dans toutes les images ou presque, est obsédé par une forme d’exigence peut-être illusoire qui l’oblige à composer une image de lui-même très contrôlée (soin de soi, du corps), et surtout à être gagné de plus en plus par le travail, en « bourreau moderne » – supplice froidement consenti. Le portrait est fascinant : Max est d’évidence pris dans une tension entre une illusion de contrôle total de soi et de son travail, et le fait d’être une forme de rouage peu à peu broyé par cette machine dont il est en partie l’inventeur. La caméra alterne ainsi entre des gros plans de son visage impassible de beau jeune homme durci, refroidi, et son corps, particulièrement son torse qu’il masse et déforme avec ses mains dans une vision douloureuse. Là encore on retrouve le fait qu’Antoine Miserey travaille beaucoup à partir du cinéma : c’est le film Freed World de Ken Loach qui a inspiré ce personnage ; mais ici, ce sont les ressorts psychologiques (et Balzac et le 19ème siècle sont de retour !) qui intéressent l’artiste.



La vie moderne, et l’individu (le jeune homme) pris dans cette vie moderne (3) prennent ainsi de plus en plus de place dans le travail d’Antoine Miserey, dans une forme de course-poursuite sans rames, ni « dame de nage », pour s’échouer dans la dernière vidéo sur un Christ écartelé à un carrefour.



Ces portraits à l’aspect d’albums de souvenirs sont donc des fables. La toute première vidéo d’Antoine Miserey, Aller-retour, 2002, vaguement boltanskienne, est à cet égard violente : elle fait se succéder à un vitesse de kaléidoscope des photographies colorées et jaunies de scènes familiales estivales (enfants, jardins). C’est une vidéo d’une violence à peine soutenable, comme des souvenirs que l’on ne voudrait pas voir et qui nous agresseraient, visuellement, par coups d’œil. Que racontent ces fables ? Seulement l’histoire d’un homme ?



Coups d’œil



On a dit que des images revenaient de façon récurrente dans les vidéos d’Antoine Miserey. Dans la fable de la vie du jeune homme à l’homme adulte que trace de façon fragmentaire la suite chronologique des vidéos, un motif se répète. Dans Déjà vu, déjà évoquée, on voit un Antoine Miserey d’une vingtaine d’années se lever, trouver dans son appart un ami ivre mort et le mettre dans la baignoire, non pour l’asperger de l’eau de la douche, mais pour laisser l’eau couler, lui monter sur le visage, jusqu’à le réveiller, comme une noyade inversée – l’eau venant le ramener à la vie. Déjà, c’est dans une baignoire qu’avait eu lieu la première performance de scarification. Cet ami à qui on fait une blague au drôle d’arrière goût morbide est le premier noyé. J’en ai compté une bonne demi-douzaine – et parfois ce sont les mêmes images qui sont réutilisées, sans parler des scènes de baignoire, des vues qui s’attardent sur le corps de l’artiste ou de ses avatars plongés dans l’eau, toujours dans cette atmosphère bleu-vert grisâtre. Les noyés ont les yeux ouverts la tête sous l’eau et fixent la caméra. Sont-ils vivants ? C’est une image assez frappante ; on a tous joué enfant dans son bain à ouvrir les yeux sous l’eau et à se faire peur. Au cinéma, un corps nu immobile dans l’eau les yeux ouverts est mort, surtout si la lumière lui donne un teint verdâtre.



Je me suis demandé que faire de ces images. D’un côté, la piste est trop belle : la mer, le gris-bleu des plages normandes, la course-poursuite où l’on se noie, Ophélie et le romantisme, Hamlet et la mélancolie, tentation de la noyade et du suicide, etc. Antoine Miserey a une histoire avec la mer, sait faire manœuvrer un bateau, etc. On pourrait aussi parler de Bachelard, de L’eau et les rêves et de ces eaux mortifères, eaux d’Edgar Allan Poe, etc. Cela nous emmènerait un peu loin.



Mais ces noyés ont les yeux bien ouverts, qui clignent (Fragile, 4’05’’, A propos d’un petit détail, 0’00’’) et des petites bulles sortent de leur bouche. Ils ne sont pas tout à fait morts et leur regard les maintient en vie et nous fixe. Deux travaux sur la noyade et la baignoire peuvent venir à l’esprit. En 1840, le pionnier de la photographie Hyppolite Bayard réalise un Autoportrait en noyé (4) : c’est un des premiers autoportraits photographiques et une des premières photographies tout court. Mais Bayard se présente les yeux fermés. Quelques 120 ans plus tard, Valie Export dans sa vidéo Mann und Frau und Animal (5) établit un parallèle entre son corps dans la baignoire et le bain de révélation d’une photographie. Dans l’imaginaire, l’image industrielle, celle de la photographie, celle du film, tout numérique soit-il, est révélé par un bain, chimique. Et l’œil est un corps spongieux ou naissent les images, c’est un organe en quelque sorte liquide. Et si l’eau ici était plutôt associée dans l’imaginaire à la naissance des images ?



Dans la très belle vidéo Angel Dust, 2007, une femme raconte l’histoire d’une autre qui perd la vue. En voici le texte :



On va faire un truc.
Je vais te raconter une histoire,
Et après tu vas me raconter une histoire.
Elle habite dans un monde d’images.
Elle emmagasine des images.
Elle les garde, une puis une autre
Elle les enregistre,
5, 4, 3, 2, 1, elle perd la vue.
Elle marche dans la ville,
Elle voit de moins en moins,
Trop de gens, d’idées, de façons de voir.
Tout ses gens d’où viennent-ils? Où vont-ils?
Elle ne les voit plus
Elle enregistre toutes ses images.
Maintenant, elle les regarde en boucle.
Elle est libre mais seule.
Elle va où elle veut.
Elle a l’impression d’être spectatrice
Déconnectée…
Elle n’est pas triste, elle n’est pas là.



Cette vidéo se présente comme un montage d’images de sources diverses qui se brouillent petit à petit, passent de la couleur au noir et blanc. Parallèlement, la caméra se concentre sur des gestes, des grains de peau, des formes, livres ou paysages regardés lentement, comme pour la dernière fois, mais aussi sur des yeux, des regards, en gros plan. L’élément liquide, flaques se reflétant dans les phares éblouissants des voitures, eau vive, vagues de la mer, alterne avec ces images : dans l’eau la vue demeure, de l’eau naît la vue ? C’est ce qui rythme l’univers fluide d’Antoine Miserey : le coup d’œil qui entre en tension avec la fluidité de l’univers.



Ce coup d’œil est chargé d’un désir qui dépasse tout érotisme. C’est le propos de Valstar Requiem, qui cite l’Abécédaire de Gilles Deleuze : « je ne désire pas une femme, je désire également le paysage qui est enveloppé dans cette femme, paysage que je ne connais pas mais que je pressens, qui est enfoui dans cette femme, et tant que je n’aurais pas déroulé le paysage qu’elle enveloppe, mon désir n’aura pas abouti. » « Paysage », « enveloppe », vocabulaire cinématographique et visuel propre à caractériser ce désir de saisir le monde par coups d’œil (dans cette vidéo, il s’agit du désir d’une femme pour des « instantanés » d’autres femmes). Une autre vidéo, Le Monde du Silence, 2004, est enfin totalement consacrée à cette idée de saisir par l’œil, par la caméra, par à coups.



D’où la présence du trait, du dessin, qui saisit une silhouette ou les traits d’un visage sur la pellicule, par un net tracé blanc ou noir qui définit, fixe et délimite quelques instants une personne avant de disparaître – trace du goût de l’artiste pour le cinéma expérimental. On rêverait de voir des dessins de Miserey. Cela n’aurait pourtant semble-t-il pas grand sens : ces dessins sont d’une légèreté totale, virtuelle, ils ne restent pas et ne sont là que pour fixer un instant, en eux-mêmes, ils n’ont aucun sens. Ce sont des fonctions, des actions équivalentes à la légèreté de l’œil de la caméra. Ce sont aussi des paradoxes : ces dessins, contrairement au dessin sur papier, saisissent sans saisir, étreignent sans attraper, touchent, effleurent sans fixer, ni délimiter pour de bon. Rien ne reste, on peut disparaître d’un film comme en mer – sans laisser de traces.



Du trait, on passe aux mots, qui se tracent eux aussi, et restent dans les mémoires, même s’ils disparaissent une fois proférés. Ce sont des vidéos très littéraires que celles d’Antoine Miserey. On y écrit, on y parle, on lit. « Définir au cinéma c’est simplement décrire, ce qui ne veut pas dire que cela soit simple à faire. Au contraire car il s’agit en somme à la fois de faire un tableau, une sculpture ou une musique, et de dire aussi pourquoi c’est un tableau, de la sculpture ou de la musique, ce que n’ont pas besoin de faire les peintres, les musiciens ou les sculpteurs, car il leur suffit de travailler avec des images ; ils n’ont pas besoin des mots ou plutôt les mots sont implicitement contenus à l’intérieur des images pour eux. Ou alors s’ils sont romanciers, c’est au contraire les images qui sont implicites dans les mots. Mais nous, cinéastes, nous avons à la fois les mots et les images et nous devons souffrir deux fois, c’est-à-dire définir en même temps qu’imaginer. Dans ce film, c’est ainsi que je dois en même temps imaginer l’aventure de Juliette et la définir comme vérité particulière dans une vérité plus générale, que je dois d’ailleurs également imaginer et définir » (Jean-Luc Godard (6)). Ainsi, les mots, la poésie, viennent avec les images, pour faire passer dans la souffrance le récit à la généralité, à la fable, de l’histoire d’Antoine Miserey, ce jeune homme monté sur ses rollers, au jeune homme en général, tout en lui conservant un goût spécifique et réel. Ces vidéos fonctionnent comme des films en ce sens très spécifique.



C’est donc un univers discret que celui d’Antoine Miserey. Discret, car plus on le regarde plus on y voit des détails qui frappent l’œil en retour ; discret aussi comme les mathématiques discrètes, discontinu tout en étant cohérent plastiquement et dans l’imaginaire. Rêverie réelle de ce héros très discret, cet autre « Antoine » récurrent au physique changeant, fable ancrée dans un imaginaire marqué par l’aquatique et l’horizon toujours devant, affirmation d’une liberté de l’imagination et du fantasme, mélancolie douce, rythme trépidant, appétit visuel insatiable essayant d’extraire des images à coups d’œil du flux des choses, sont pour le moment arrimés au Christ du dernier calvaire de Paris, celui de la rue de l’Evangile – à l’aube des 33 ans de l’artiste (Les Portes de la Nuit, février 2011).